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Le footballeur Nahuel Tuya parle de la santé mentale : "Il faut dire ce que l'on vit"

5 mai 2021
Lorsque Nahuel Tuya a été frappé d'une crise de panique la première fois, le football uruguayen avait été suspendu durant six jours en raison de la première vague de la pandémie de Covid-19 dans le pays.

C'était le 19 mars 2020, et le défenseur central de 18 ans du Montevideo City Torque s'était rendu à San José de Mayo, sa ville natale, de peur d'être bloqué à Montevideo et de ne pas pouvoir voir sa famille pendant des mois.

Par un beau jeudi après-midi ensoleillé, le temps était idéal pour se promener dans le Parque Rodó avec sa petite amie Jimena et quelques copains. En fin d'après-midi, après avoir laissé Jimena chez elle, Nahuel a pris le chemin de la maison familiale, à six rues de là. Il venait d'appeler sa mère sa mère pour qu'elle vienne le chercher en chemin.

Et tout d'un coup, tout a pris une tournure inquiétante : « J'ai parcouru seul deux ou trois pâtés de maisons et j'ai commencé à me sentir nerveux, avec des douleurs au dos. J'ai poursuivi mon chemin, mais à un moment donné, j'ai commencé à avoir le souffle court. Je me sentais oppressé », raconte Tuya dans une interview à FIFPRO.

« Je ne voyais plus rien, j'ai pris ma tête entre les mains, dans la rue. Je n'y comprenais plus rien. Tout tournait autour de moi. C'est là que je me suis dit, ça y est, c'est fini, en mon for intérieur. J'ai été pris de frissons, j'ai ressenti une douleur violente à la tête et j'ai eu l'impression de partir à la dérive. Jusqu'à ce que je voie ma mère arriver. Je suis monté sur la moto, j'ai éclaté en sanglots et je lui ai demandé de m'emmener aux urgences. Je pleurais parce que je ne voulais pas mourir ».

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Il aura fallu presque exactement un an, jusqu'au 14 mars 2021, pour que Tuya lui-même annonce sur les médias sociaux une décision qui changera radicalement sa vie : à 19 ans, il se retire du football professionnel pour cause de dépression.

Finis les titres avec le River Plate de San José en division junior à l'âge de 7 ou 8 ans et les débuts à 16 ans dans la première équipe du Central de San José. Tout au long de l'année dernière, Tuya se rend compte que le football, c'est désormais du passé. « Après cette première crise, j'ai connu des mois terribles. Je suis revenu au football, mais à ce moment-là, je n'arrivais plus à m'entraîner ».

Trois passes mal placées dans une séance d'entraînement. Un marquage en homme à homme raté devant un attaquant adverse. Il y a même eu l'aval d'un entraîneur et la confirmation que le lendemain, il reprendrait l'entraînement avec la première équipe du Montevideo City Torque. Tout était source de nervosité, de pression. De la peur d'affronter ce qui allait arriver.

« C'était comme si je vivais dans un monde irréel, je me sentais partagé. Tout me faisait peur. Impossible de dormir avant d'avoir vu le jour se lever. Je pouvais passer toute la nuit les yeux grands ouverts, je n'avais pas sommeil, je sentais bien que si je m'endormais, je ne me réveillerais plus. J’ai eu du mal à participer aux entraînements virtuels pendant un certain temps. Lorsque mes coéquipiers débutaient l’entraînement, je tombais de sommeil, en pleine journée », ajoute l'ex-footballeur, qui pensait souffrir à l'époque d’une prétendue tumeur au cerveau.

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En juin, il décide de retourner à son appartement de Montevideo, mais malgré la reprise de l'entraînement, il n'arrive pas à se débarrasser de ses peurs et de ses douleurs. En septembre, une nouvelle crise nocturne avant un match contre le Club Atlético Rentistas marque un tournant dans sa vie.

« On n'arrêtait pas de me dire que tout allait bien, mais moi, je ne voyais que la souffrance. Tout ce que je voyais, c'était que la mort n'était pas loin, et de nouveaux symptômes faisaient leur apparition. Je ne voulais plus sentir cette peur de la mort. » Parfois, quand j'attendais le bus pour aller à l'entraînement, en arrivant à l'arrêt, je me demandais « Et si je me jetais sous les roues au lieu de monter ? » Je ne vais pas y arriver de toute façon.

Ces épisodes de pensées suicidaires ont fini par devenir les éléments déclencheurs de la situation. Six mois après sa première crise, et grâce à l'aide des professionnels, Nahuel Tuya a fini par accepter qu'il souffrait d'un trouble dépressif et de crises d'angoisse, et qu'il devait s'attaquer à ce problème.

Il a alors vécu trois mois de souffrance durant l'entraînement, d'autocritique et de rechutes chaque fois qu'il était mécontent de son entraînement ou d'un match. Peu à peu, ce sentiment d'être un footballeur originaire de l'intérieur du pays, au parcours exemplaire, a fini par s'estomper.

“Il faut que vous racontiez ce qu’il vous arrive.”

— de Nahuel Tuya

En décembre, sa décision était prise. « J'ai disputé les deux derniers matches de l'année, et le 16, j'ai appelé mon agent pour lui dire :« L'année prochaine, ne comptez plus sur moi, je ne veux plus jouer au football. Je suis fatigué. Je vais chercher une autre solution, car je vais finir par mettre fin à mes jours ».

Tuya est retourné à San José, il y a retrouvé une certaine stabilité pendant deux mois, et en février, l'envie du jeu l'a repris. Des nouvelles d'Argentine ont brutalement douché ses espoirs : Santiago « Morro » García, un joueur uruguayen de Godoy Cruz, s'était suicidé alors qu'il venait de se remettre d'une autre série d’épisodes dépressifs.

« J'étais anéanti. Au moment même où j'avais envie de revenir au jeu, cette nouvelle m'avait assommé. C'est alors que je me suis dit : « Si même El Morro n'y est pas arrivé, comment vais-je faire, moi ? » El Morro avait toujours été l'idole de ma vie, lui qui avait défendu les couleurs du Nacional, l'équipe soutenue par toute ma famille. »

Des entretiens permanents avec un psychologue en ville et des assistants, le tout offert par le club, ont permis à Tuya de retrouver une certaine stabilité et de réfléchir à sa décision de se retirer. Désormais âgé de 19 ans, il a décidé qu'il devait s'écarter des terrains de football pour poursuivre son traitement et adopter une vie plus saine.

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L'aventure de Tuya a marqué l'opinion publique en Uruguay et dans une bonne partie de l'Amérique latine. Et pourtant, cette aventure ressemble à celle vécue par des centaines de footballeurs, bien qu'elle soit toujours taboue d'une certaine manière. Personne ne veut en parler.

En effet, une enquête de la FIFPRO portant sur 1 602 professionnels du football pendant la période de la pandémie de Covid-19 a révélé que 22 % des footballeuses et 13 % des footballeurs présentaient des symptômes correspondant à un diagnostic de dépression.

Pour sa part, la Mutual Uruguaya de Futbolistas Profesionales développe un projet en collaboration avec la Société uruguayenne de psychologie du sport afin de s'attaquer aux troubles de santé mentale chez les footballeurs. L'accent sera mis précisément sur les jeunes joueurs et ceux qui débutent leur carrière. Aujourd'hui, son état de santé stabilisé, Tuya affiche son intérêt et son enthousiasme pour de nouveaux horizons. Il a repris ses études secondaires et envisage de faire des études de médecine ou en sciences animales.

L'ancien joueur du Montevideo City Torque a également offert quelques conseils à ses collègues qui font partie d'équipes professionnelles et qui souffrent de troubles similaires aux siens : « Vous êtes frappé de plein fouet, et vous pouvez vivre avec cette souffrance le reste de votre vie. Je ne vous cacherai pas que parfois, à mon réveil, je préférerais rester couché toute la journée. Mais il faut bien remplir ce vide. Il faut que vous racontiez ce qu’il vous arrive. Dites-vous que quand vous avez touché le fond, vous ne tomberez pas plus bas ».

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